Article publié dans le journal québécois L’Objecteur de croissance, automne 2011, numéro 10, vol. 4.
Dans le monde restreint du tourisme alternatif, il arrive souvent que l’on utilise différentes appellations de façon interchangeable. Ainsi en est-il du tourisme équitable et du tourisme humanitaire, que l’on confond régulièrement, alors qu’il s’agit de formes de tourisme souvent à l’opposé l’une de l’autre.
Le tourisme équitable vise en effet à utiliser le puissant levier que représente l’industrie touristique pour contribuer à la lutte à la pauvreté dans les pays du Sud et pour appuyer les populations qui font appel au tourisme communautaire pour assurer leur développement sur une base collective et autonome. À l’inverse, le tourisme humanitaire, qui connaît un essor important dernièrement, est une formule proposée par diverses agences pour permettre aux voyageurs de faire du bénévolat dans les pays du Sud, et ce, dans une optique d’aide.
Or, des voix s’élèvent de plus en plus pour mettre au jour certains des effets pervers du tourisme humanitaire sur le terrain et pour faire ressortir que, loin « d’aider » les populations du Sud, cette forme de tourisme entretient au contraire la dépendance dans laquelle elles sont souvent plongées.
L’article qui suit propose une analyse des effets du tourisme humanitaire.
Dans son numéro de septembre, le journal français La décroissance lançait le débat suivant : Faut-il être contre le tourisme? L’article qui suit, comprenant certaines adaptations, représente l’une des contributions à ce débat dont la thématique s’avère des plus audacieuses. De fait, comment s’opposer au tourisme puisque, selon l’Organisation mondiale du tourisme, ce secteur connaît l’une des croissances les plus rapides au monde, avec un taux moyen de 6,2 % par année depuis 1950 (7 % en 2010). Sa contribution représenterait entre 6 % et 7 % du nombre total d’emplois. Et les recettes engrangées en 2010 atteignent 919 milliards de dollars ÉU. Peut-on freiner ce rouleau compresseur?
Lors d’un atelier à l’intention du Réseau québécois pour la simplicité volontaire, en 2006, j’ai soumis à l’assemblée la question suivante : De quoi relève le tourisme, de l’avoir ou de l’être? Bien sûr, les participants répondirent d’un même élan : de l’être! Il va de soi que, lorsqu’on adhère à la simplicité volontaire, on privilégie les valeurs avant les possessions matérielles et on recherche l’épanouissement ailleurs que dans la consommation. On devinera sans peine, toutefois, que la question était piégée : en effet, pour s’épanouir par le voyage, il importe de disposer de certains « avoirs ».
Or, selon les tendances actuelles, les touristes sont de plus en plus attirés par les pays du Sud – et des pays dits émergents –, la part de ces derniers étant passée de 32 % en 1990 à 47 % en 2010. La confrontation directe avec la pauvreté des populations du Sud entraîne cependant chez certains touristes un malaise, voire de la culpabilité. Nombre d’entre eux perçoivent mal comment ils peuvent « ne faire que du tourisme » dans des pays où les besoins sont si criants. Se pose ici encore la distinction entre « bon tourisme » et « mauvais tourisme ». Les préoccupations environnementales et sociales ainsi que la quête de sens colorent désormais le profil des nouveaux voyageurs[1].
C’est dans ce contexte qu’apparaît le créneau du tourisme humanitaire ou volontourisme. Des voyagistes en nombre croissant s’insèrent désormais dans un secteur relevant normalement des ONG en coopération internationale. Ils offrent ainsi à leurs clients l’occasion de participer bénévolement à différents travaux pendant quelques semaines, par exemple la construction de maisons, des travaux de nature écologique, les soins aux enfants dans des orphelinats.
À première vue, cette nouvelle façon de voyager peut se démarquer favorablement du tourisme de masse tellement décrié. Mais à mesure que ce phénomène prend de l’ampleur et que l’on constate ses retombées sur le terrain, des voix s’élèvent pour en dénoncer les effets pervers.
Ainsi, les organismes d’accueil subissent un roulement continu de personnel, une situation qui, dans nos propres entreprises, serait perçue comme une lacune majeure en gestion. Qui plus est, l’employeur local est dépossédé de son droit de gérance, puisqu’il ne participe pas au recrutement du personnel qu’on lui envoie. Et, étant donné la courte durée des séjours (de trois à douze semaines), on n’exige pas des participants, sauf exception, de compétences particulières et on ne vérifie pas non plus leurs antécédents.
Cette façon de faire perpétue la relation colonialiste entre le Nord et le Sud et l’approche charitable qui en découle. On considère ainsi que les pays récepteurs n’ont pas un mot à dire, puisqu’on leur fournit du personnel gratuit … et du financement, car les « bénévoles » assument leurs dépenses de séjour. C’est la mentalité du don plutôt que celle du développement qui prévaut ici encore.
Or les pays récepteurs cherchent à leur tour à s’ajuster à cette manne qui s’abat sur eux. Ainsi :
À mesure que se développe ce tourisme humanitaire en pleine expansion, les institutions s’occupant d’enfants se multiplient.
Le nombre d’orphelinats (…) au Cambodge a doublé ces dernières années, selon l’UNICEF. (…)
Le tourisme a contribué à cet essor, selon Friends International…[2]
Et pendant que les touristes, en quête de sens, vivent une riche expérience individuelle, ce défilé perpétuel de nouveaux visages perturbe les enfants déjà fragilisés en leur faisant subir des deuils à répétition.
Ce bref passage de touristes bien intentionnés dans une communauté peut en outre fausser les rapports entre visiteurs et visités, provenant de deux univers tellement à l’opposé l’un de l’autre, les seconds étant tentés de tirer le maximum de retombées du passage de chaque nouvelle cohorte[3]. Cette formule de coopération internationale fast food renforce dans les faits nos modes de vie fondés sur la consommation rapide.
Mais plus fondamentalement, ce déferlement de bénévoles du Nord dans les pays du Sud soulève la question suivante : est-ce que ce type d’engagement individuel, à la pièce et de courte durée, contribue véritablement à modifier les conditions politiques et économiques responsables du clivage fondamental entre le Nord et le Sud? Offrir bénévolement ses services dans un pays du Sud, n’est-ce pas au contraire priver la population locale d’emplois et, par conséquent, accroître la pauvreté et intensifier la migration vers les pays du Nord? Tous ces touristes qui veulent faire le bien et donner un sens à leur voyage, prennent-ils seulement la peine de s’informer sur les enjeux géopolitiques et sur les règles du commerce mondial? Ne sont-ils pas plutôt les clients consentants d’un nouveau produit particulièrement bien mis en marché?
Bref, à qui profite vraiment le tourisme humanitaire? Aux populations du Sud aux prises avec une pauvreté causée par des règles économiques et financières échappant à leur contrôle ou bien aux touristes du Nord à la recherche de l’épanouissement par le voyage?
[1] Réseau de veille en tourisme, « Le comportement du voyageur – Une multitude d’expériences (récapitulatif 2000-2010) », Chaire de tourisme Transat, Université du Québec à Montréal, 15 décembre 2010.
[2] Charlotte Turner, « Cambodge : la bonne conscience du tourisme humanitaire », La Presse, Montréal, 28 juillet 2011.
[3] Nadège Chabloz, « Le malentendu : Les rencontres paradoxales du « tourisme solidaire » », Actes de la recherche en sciences sociales, no 170, p. 32-47.